HERITAGE INTANGIBLE ET ROUTES CULTURELLES DANS LE CONTEXTE UNIVERSEL


Hamar Fall Diagne

(Mauritania)

INTRODUCTION

Le thème proposé par le Congrès, nous paraît plein de sens et de signification, mais également complexe puis difficile à analyser dans le sens scientifique et technique du terme. Il convient en effet de reconnaître, qu’en matière d’ ‘analyse patrimoniale, la conformité au concept de scientificité n’est pas chose facile. Tout de même s’y employer reste une obligation. En fait, pour nous, il s’agit d’étudier dans quelle mesure l’héritage tangible peut devenir un héritage intangible puis de situer le rôle effectif des routes culturelles vis à vis de cet héritage. Comme vous le savez, la question de matérialité et d’immatérialité du patrimoine suscite à l’heure actuelle de vifs débats qui invitent quand même à éviter les graves confusions.

La complexité du thème pour nous, réside dans le fait que le but visé est de proposer des possibilités pouvant assurer la conservation d’un héritage inviolable. Or, penser aujourd’hui d’héritage inviolable c’est déjà soulever un grand problème. La problématique de la première partie du thème est de savoir si l’idéal d’inviolabilité de l’héritage peut être atteint ? si oui, comment ? Une meilleure perception de cet aspect du thème est un impératif majeur pour la bonne compréhension de la seconde partie du thème. A savoir, quel rôle les routes culturelles ont joué et ont encore à jouer vis à vis de l’héritage dans un contexte universel ? Il en découle donc que le thème proposé soulève moult interrogations telles que :

Y a- il un héritage violable. Un héritage n’est -il pas un trésor sacré ? A-t-on intérêt de violer un don sacré ? Y a - t-il un héritage qui n’est pas commun à plusieurs individus ou à plusieurs communautés ? Les communautés ne sont elles pas reliées par ce que nous appelons routes culturelles et/ou routes commerciales ? Ces routes ne sont-elles pas des éléments d’universalisation des relations humaines ? etc.

Dans tous les cas, l’orientation de notre présentation sera guidée par la recherche de réponses à ces interrogations. Nous pensons que des réponses relativement acceptables à ces interrogations contribueront aux débats et/ou l’évolution du problème soulevé par les initiateurs du présent congrès. Cela dit, qu’entendons - nous globalement par héritage intangible ?

 

CONCEPT D’HERITAGE INTANGIBLE

Par analogie et par souci de mieux donner un sens à notre intervention, nous estimons nécessaire la commencer par une comparaison étymologique de « intangible » par rapport à « tangible ». Cela dit, pour ce qui est du mot « intangible » Larousse nous donne comme définition ceci : intangible : « inviolable, sacré » donc qui doit rester intact. Et pour ce qui est « tangible » : ce que l’on peut percevoir par le toucher. Donc palpable, concret, matériel.

Dans notre entendement, cette comparaison nous a amené à constater que l’intangibilité regardée et/ou considérée comme principe s’applique sur la tangibilité en tant que concret, matériel percevable et touchable. Ce qui donc, permet de dire que existentiellement tout héritage est tangible et doit devenir intangible c’est à dire inviolable, sacré et intact. Ce qui nous permet de répondre à notre première question en disant qu’en tant que legs devant être transmis aux générations futures, l’héritage n’est pas violable. Il doit être transmis intact ou amélioré dans les meilleures conditions. D’autre part, les spécialistes du monde culturel donnent une autre définition au concept d’héritage intangible. Ils le définissent comme étant le Patrimoine immatériel. Sont donc considérés comme héritage intangible : les traditions orales, les contes, les légendes etc. Dans tous les cas, même si cette définition est admise, Il est à reconnaître que c’est toujours un Patrimoine à ne pas violer.

Mais est - ce le cas aujourd’hui dans nos sociétés ? Cette question nous invite à la recherche d’une réponse à notre deuxième interrogation à savoir y a - t - il de nos jours un héritage qui n’est pas violé ? Comme réponse à cette question, nous disons simplement non. Car négligé un héritage c’est déjà le violer. Or aujourd’hui presque tous les héritages sont négligés. Il s’y ajoute l’entreprise de destruction volontaire d’héritages précieux par le genre humain poussé par l’arrogance et la convoitise. Comme exemple récent, retenons ce qui s’est passé en Afghanistan. Et on peut dire sans crainte d’être démenti que partout où il y a conflits et/ou guerres il y a forcément violation de l’héritage. En effet, il convient de signaler au passage que l’Homme est le premier et le seul bénéficiaire de l’Héritage. Mais paradoxalement, il est aussi le premier et presque le seul à le détruire. Ainsi, à ce jour l’héritage est partout violé. Donc, le concept d’héritage intangible dans le sens d’inviolabilité se trouve au stade du rêve.

Est ce un rêve réalisable ? Les débats durant le congrès doivent être parlants sur la question. Nous savons que certains spécialistes défendent l’idée que le Patrimoine africain est intangible, incorporel. Nous invitons à plus de prudence et de réflexion sur la question. Pour ce qui est la réponse à notre troisième question à savoir un héritage n’est -il pas un Trésor ? c’est automatique. Un héritage, quel qu’il en soit est un Trésor précieux. Et c’est effectivement pour cette raison qu’il est extrêmement important de beaucoup être attentif à la préservation de l’intangibilité de l’Héritage. Quant à notre quatrième interrogation qui consiste à savoir si on a intérêt de violer un don sacré, la réponse est aussi automatique. Elle est naturellement non. En témoigne la triste situation de nos sociétés qui ont choisi de violer volontiers les dons que les ancêtres nous ont légué. Notre cinquième interrogation est de savoir si un héritage n’est pas un Trésor Commun à plusieurs individus ou communautés ? Nous répondons alors par l’affirmative.

En effet, cette évidence se vérifie tant sur le plan local, national qu’international. Comme exemple local, retenons la Falaise de Bandiagara qui, aujourd’hui est commune aux peuls, Bamanans etc.

Comme exemple national retenons le Drapeau d’un pays qui est un héritage commun à tous les fils du pays. Et comme exemple international retenons le Fleuve Sénégal qui est commun à certains pays africains. Notre sixième interrogation est de savoir si les communautés humaines ne sont pas reliées par ce que nous appelons Routes Culturelles et/ou Commerciales. La recherche de la réponse à cette interrogation nous conduit à notre sous -titre :

 

CONCEPT DE ROUTES CULTURELLES

Ce qu’il convient de reconnaître d’emblée, et vous conviendrez avec nous, est que le concept de route culturelle n’est pas un fait isolé. C’est la résultante du développement et de l’évolution de l’activité commerciale et économique. Donc de l’interactivité socio-culturelle entre diverses communautés. C’est une notion qui remonte à l’aube humaine. Avec le temps, le concept s’est développé et devenait une réalité manifeste. On peut d’ores et déjà citer comme exemples frappants les routes du transahara, celles du transatlantique ainsi qu’aux échanges entre les anciens peuples du levant et les Egyptiens, les Sumériens et les Assyriens.

Or, comme vous le savez déjà peut-être, ces relations commerciales et économiques sont aussi porteuses et/ ou génératrices de faits civilisationnels et culturels. En effet, de tels contacts génèrent, toujours des influences, civilisationnelles et culturelles réciproques entre les communautés concernées. D’illustres exemples furent donnés par des collègues lors de la rencontre d’Ibiza. Surtout le cas du maïs évoqué par Matenga. Nous pouvons aussi citer comme exemple almoravide la circulation de manuscrits entre al-Andalus, le Maghreb et le Sahél. Mais qu’est-ce - que concrètement une Route Culturelle ?

Du point de logique, on peut définir une Route Culturelle comme étant un chemin et/ou parcours qui a assuré la liaison entre deux ou plusieurs communautés pour diverses raisons. Ainsi, des contacts et des échanges sont donc nés et la notion de «donner» et «recevoir» se développe. Partant de cette idée, on peut dire que les routes culturelles servent à véhiculer l’héritage tangible et intangible d’un pays à un autre, d’une région à une autre, d’un continent à un autre.

Ainsi, les va et vient se multiplient. Telle communauté lègue un héritage à telle communauté, ou contribue à la valorisation du patrimoine trouver sur place Nous pouvons retenir comme exemple l’itinéraire culturel almoravide qui reste manifeste dans le temps et dans l’espace. C’est une route qui est aussi à l’origine de résultats culturels (architecture) et économique (une monnaie) etc. Le contraire est aussi possible. Et c’est là, pensons-nous qu’intervient l’interaction entre routes culturelles et héritage intangible à savoir sauvé dans le contexte universel qui va faire l’objet de notre dernier sous-titre.

 

INTERACTION ENTRE HERITAGE ET ROUTES CULTURELLES DANS LE CONTEXTE UNIVERSEL.

Il faut commencer l’analyse de cette partie du sujet par rappeler qu’il y a diverses routes culturelles : maritimes, aériennes et terrestres. On peut citer comme exemples : les anciens peuples dans la Méditerranée orientale, le Toulouse - Saint-Louis et le parcours des Almoravides.

Sans aucun doute, ces routes ont exercé des influences certaines sur l’Héritage universel, mais en ont aussi subi de fortes influences de cet Héritage. Par conséquent l’interaction entre héritage et routes culturelles est une évidence.

Par ailleurs, pour nous, le plus important est de reconnaître que ces routes culturelles constituent elles-mêmes un Héritage qu’il faut rendre intangible. Il s’agit de déployer d’énormes efforts pour faire des routes culturelles un Héritage vivant et évolutif. Car, patrimoine tangible et patrimoine intangible sont intimement liés. Mettre en évidence les frontières n’est pas chose aisée.

Le Toulouse - Saint-Louis est sur le point de l’être à travers le rallye annuel Toulouse - Saint-Louis. Et d’autre part, tous les objets et /ou matériaux qui ont contribué au développement et à l’évolution de cette route peuvent faire l’objet d’un musée digne. Pourquoi ne pas faire autant pour les autres routes ?

En fait, pour nous et suivant notre compréhension, la problématique du thème reste la préoccupation de l’intangibilité de l’héritage. C’est - à - dire le maintenir intact, vivant et évolutif.

Cela étant, il faut reconnaître qu’il reste assez de chose à faire sur ce plan. Du moins, pour les pays africains où l’impact de l’Héritage dans le développement des autres secteurs n’est même pas encore bien compris. Surtout par les pouvoirs publics.

Cet état de situation fait que, les professionnels du continent se heurtent à de sérieuses difficultés pour se mettre objectivement au service de l’Héritage. Ce qui ne favorise pas le développement d’activités visant la préservation de l’intangibilité de l’Héritage. La situation en Mauritanie est plus grave que partout ailleurs. Mais des efforts sont en train de la changer ou tentent de la changer. Cependant, il faut le soutien de structures non gouvernementales pour progresser.

 

CONCLUSION

Comme conclusion à notre présentation, nous voulons insister sur la nécessité de reconnaître tout héritage comme tangible mais dont l’essence réside dans l’intangibilité c’est dire l’inviolabilité et / ou la sacralité. En effet, si nous prenons le cas du vaudou, nous verrons que la représentation de cet héritage est constatée à travers des séances de danses. Une question se pose alors. Le Vaudou peut-il produire un effet sans la danse ? C’est là, pensons-nous, une piste de recherche. Mais dans tous les cas, il est clair que la danse est un élément d’intangibilité de l’héritage qu’est le vaudou. En fait, pour nous, ici c’est l’action qui, produit l’effet qui est à regarder comme héritage et non l’effet qui est naturellement immatériel.

De même, nous insistons sur la nécessité de regarder les routes culturelles comme un héritage qu’il convient de rendre intangible. La raison est que, le vaudou dit-on est né au Bénin. Mais aujourd’hui la danse vaudou est pratiquée au Brésil, au Portugal, aux Antilles etc. Donc, il n’est pas injuste de parler en terme de «route culturelle vaudou ». Et si l’idée est admise, le thème : « Héritage intangible et routes culturelles dans le contexte universel » s’y applique parfaitement bien.

Dans tous les cas, les approches s’efforçant d’analyser le thème ne seront pas les mêmes et ce n’est que normal. Démocratie intellectuelle y oblige. Le plus important est que l’esprit qui analyse la question s’impose une rigueur intellectuelle afin de ne pas l’aborder avec facilité En fait, l’Héritage existe bel et bien. Mais peut-on aujourd’hui dire de manière inconditionnelle que l’Héritage intangible existe ?

Pour nous, et par rapport à la comparaison de définition entre les mots tangible et intangible, faite au début de notre présentation, c’est difficile à admettre.

C’est donc dire que notre responsabilité reste lourde. Notre souhait le plus ardent est que les conclusions de ce congrès puissent susciter plus de prise de conscience, d’objectivité, et de volonté de la part des populations. Mais surtout des spécialistes que nous sommes. En tout cas, c’est là notre modeste contribution aux débats du congrès.

Nous vous remercions de votre attention.

 

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